La traversée des arts de Monteux sur Esperluette

La Traversée des arts de Monteux redonne de la vie au centre ville

Et si l’art redonnait vie à nos centres-villes délaissés …?

Pour en parler, je vous emmène visiter le centre ville de Monteux dans le Vaucluse, où vous pourrez rencontrer une quinzaine d’artistes et artisans d’art dans leurs ateliers.
La Traversée des arts est le projet de réhabilitation décidé par la Mairie de Monteux pour redonner de la vie à son centre ville. Après la construction d’un éco-quartier et de deux parcs d’attraction en périphérie de la ville Monteux est devenue une destination touristique. Il fallait trouver des solutions pour que le centre ville profite également de cette nouvelle énergie.
Cette fois encore ce n’est pas une mais deux interviews que je vous propose à ce sujet.

La 1ère que vous allez écouter ici est celle de Myriam Mendy, Manager de la ville de Monteux.
Que veut dire ‘Manager de ville’, quel est son parcours et quelles sont ses inspirations, comment a évolué le projet en 5 ans ?
C’est ce que vous allez savoir en écoutant l’enthousiasme de Myriam pour ce projet et les artistes qu’elle côtoie maintenant chaque jour.

La seconde interview est celle d’Ismaël Costa, artiste peintre.
C’est dans son nouvel atelier qu’il partage avec Aldric Baudy, photographe en Lightpainting qu’ill nous parle de ses créations, de la période où il a abandonné son travail salarié pour se lancer pleinement dans son art et évidemment de sa vie dans le centre ville de Monteux au contact des habitants et des autres artistes et artisans d’art. Ismaël est l’un des premiers artistes à avoir intégré la Traversée et même si aujourd’hui il expose à Paris et Monaco, il prend toujours autant de plaisir à participer à ce projet et vivre dans le centre de Monteux.

Merci à tous les deux d’avoir répondu à mes questions. De l’émotion, des bonnes ondes, voir la vie en couleurs, c’est ce que l’on ressent en voyant les peintures d’Ismaël et en traversant maintenant le centre ville de Monteux. J’espère que vous n’avez maintenant qu’une envie, vous rendre dans Monteux et ouvrir les portes des différents ateliers des artistes et artisans d’art : céramiste, créateur d’objets pour enfants, mosaïste, peintre, photographe, vitrailliste, …, il y en a pour tous les goûts.
Pour ceux qui ne sont pas dans le Vaucluse, vous pouvez retrouver leurs créations sur le site de la boutique des arts mis en ligne il y a peu.

J’espère que cet épisode vous a donné envie de partir à la rencontre d’artistes ou d’exprimer votre propre créativité, et vous aura convaincu qu’avec de la volonté et une bonne dose d’énergie positive, il est possible de faire revivre les centres-villes.

L’Esperluette de Myriam et Ismaël : L’humain, … et pourtant ils n’ont pas fait leurs interviews ensemble. L’humain inspire et ça on adore chez Esperluette !!

Pour retrouver les créations des artistes et artisans d’art de la traversée des arts : le site de la boutique des arts, la page Facebook de laTraversée ou de Monteux Coeur de Ville.
Pour découvrir et se délecter des créations d’ Ismaël Costa, rendez-vous sur Facebook ou Instagram

N’oubliez pas de partager, commenter chaque épisode que vous écoutez, cela nous permet de nous faire connaître et donc de développer notre audience.
À une prochaine, je l’espère-luette évidemment 🙂

Propos recueillis par Marie-Cécile Drécourt

Crédit photo : Stéphane Mommey et Monteux Cœur de Ville

Pour les malentendants, une version sous-titrée est disponible sur la chaîne Youtube Esperluette -Podcast inspirant.

Ou vous pouvez lire l’épisode avec la transcription ci-dessous :

Interview de Myriam Mendy

Marie-Cécile :
« Et si l’art redonnait vie à nos centres-villes délaissés ? Pour en parler, je vous emmène visiter le centre-ville de Monteux où vous pourrez rencontrer une quinzaine d’artistes et d’artisans d’art dans leurs ateliers.

La Traversée des Arts, ce projet de réhabilitation du centre-ville de Monteux, était la réponse de la mairie au défi de voir sa ville transformée en destination touristique suite à la création d’un éco-quartier et de deux parcs d’attraction à la périphérie de la ville. Le but étant que le centre-ville profite également de cette nouvelle énergie.

Cette fois encore, ce n’est pas une mais deux interviews que je vous propose à ce sujet. La première que vous allez écouter ici est celle de Myriam Mendy, la manager de ville. Que veut dire manager de ville, quel est son parcours et quelles sont ses inspirations, comment le projet a évolué en cinq ans, c’est ce que vous allez savoir en écoutant cet épisode. Je vous dirai à la fin qui est notre deuxième invité pour parler de la Traversée des Arts. Bonne écoute ! »
(musique)


« Je m’appelle Myriam Mendy, je suis manager de la ville de Monteux et en charge de l’attractivité territoriale aux Sorgues du Comtat qui est une communauté de communes, en poste depuis cinq ans maintenant.

Manager de ville, c’est un peu un métier où on met tout et rien à la fois. Ça consiste en fait à développer l’attractivité d’un territoire, d’une ville. Donc pour développer l’attractivité, on a plein d’outils. Ça peut passer par des événementiels, tout simplement animer des coins de rue, mais ça peut aussi être installer du mobilier de rue, essayer d’installer des activités qui semblent attractives pour tel ou tel quartier, essayer de mettre en cohérence le reste de la ville. L’objectif est surtout de travailler avec tous les acteurs de la ville, que ce soit la collectivité locale mais également les commerçants, les habitants, les artisans. C’est essayer que tout le monde œuvre pour un intérêt commun.

(musique)

J’ai un parcours qui est… d’abord je suis une communicante à la base. J’ai été infographiste, c’est ma formation de base. J’ai fait différents postes en communication, en marketing, dans des milieux comme la banque ou les autoroutes. Donc ça n’a aucun rapport avec ce que je fais, si ce n’est qu’en fait mon fil conducteur c’est que j’ai toujours accompagné le changement.

Dans la banque au moment de l’introduction de l’euro, et puis quand je suis partie travailler pour les autoroutes c’était accompagner la culture client et l’automatisation avec le télépéage parce que j’ai travaillé là-dedans.

Quand je suis arrivée à Monteux pour postuler au poste de Manager, qui m’intéressait énormément, c’est vraiment cet angle-là qui m’a plu : me dire que j’avais envie d’accompagner un nouveau changement et d’accompagner la ville à faire ce tournant qui était carrément à 180°, de passer d’un lieu d’habitation à une ville de destination finalement touristique.

(musique)

Monteux Cœur de Ville, qui est donc l’association de management de centre-ville, est une association loi 1901 qui a été créée au départ par volonté politique. Christian Gros, maire de la ville de Monteux, tenait effectivement à développer le management de ville dans sa ville, parce que Monteux est une ville de 13 000 habitants au dernier recensement, qui a connu un changement énorme puisqu’elle a mis en place un éco-quartier : 108 hectares consacrés aux activités de loisirs et de divertissement, avec un lac qui a été creusé et deux parcs à thème qui ont été implantés.

Et c’est cette activité qui a changé complètement la donne puisque Monteux est devenue une destination loisirs, une ville où du coup on pouvait venir flâner. Le quartier étant excentré en tout début de ville, le risque était justement que ce quartier vive en autarcie et que le lien avec le reste de la ville, le centre-ville, ne se fasse pas forcément au vu de l’accessibilité de ce quartier et des activités qui étaient proposées.

Donc très rapidement, l’idée était de travailler en amont pour créer un lien et en tout cas capter les retombées économiques de ce projet qui est quand même énorme et qui modifie vraiment l’économie de la ville et le visage de la ville, pour pouvoir attirer en centre-ville la manne touristique qui allait arriver dans ce quartier.

Mais on ne ramène pas seulement de la population dans ces centres anciens simplement par le fait qu’on ait rénové des bâtiments. Ça passe aussi par développer l’attractivité d’un quartier, donc ramener de la vie. Et ramener de la vie, c’est vraiment un grand point d’interrogation ; c’est très variable suivant là où on est. J’aurais tendance à dire qu’un quartier c’est un peu un écosystème, donc il faut trouver les petites étincelles qui vont réanimer un quartier. Et ce qui va marcher dans un quartier ne va peut-être pas marcher dans un autre.

(musique)

L’idée a été de réhabiliter, autour d’un axe qu’on a déterminé, l’artisanat d’art. Alors pourquoi l’artisanat d’art ? Parce que c’était à la fois une activité qui pouvait attirer le touriste ou la personne qui voulait se divertir le week-end, donc quelqu’un de la région, mais aussi qui pouvait convenir aux résidents parce que l’idée n’était pas de créer une activité qui soit uniquement saisonnière et qui ne marche pas toute l’année.

Parce que qui dit artisanat d’art, on pense aux métiers du XIXème siècle réhabilités, avec toute la noblesse que ça peut avoir, mais on a les pavés, on a les vieilles pierres qui vont avec, on a les monuments qui vont avec, les beaux quartiers rénovés et on présente un peu une image d’Épinal. Nous à Monteux, on n’avait pas ça, non pas que la ville ne présente pas un attrait ni le centre ancien, sauf que ça se fait dix fois mieux ailleurs et c’est déjà réhabilité.

Donc l’idée aussi s’est imposée à nous de jouer la différence, de jouer un peu la singularité, sinon on ne pourrait pas attirer les touristes, ça ne marcherait pas. Il fallait vraiment qu’on ait un produit un peu fort et de pousser le trait sur la différence, donc pas de jouer sur les vieilles pierres parce qu’on ne les avait pas, mais essayer d’étonner et de créer de l’insolite.

Mais effectivement, quand on traverse un quartier désertifié où il n’y a personne et où on sent les bâtiments en décrépitude, on a ce sentiment de no man’s land et ce n’est pas agréable, donc on n’y va pas et ça nous fait peur.

Le premier acte qui a été posé, c’est de tendre des bâches ou de créer des trompe-l’œil pour changer l’aspect visuel. C’est vraiment le service travaux de la mairie de Monteux qui est au départ de cette initiative. Donc il y a une trentaine de trompe-l’œil qui ont été mis en place sur des façades entières ; ça peut aller sur plusieurs étages. Soit des bâches imprimées et tendues sur des tasseaux, soit des trompe-l’œil carrément peints directement sur les façades, soit des contreplaqués posés sur des fenêtres à moitié cassées ou des portes de garage complètement défoncées.

L’idée était de cacher, un peu comme des caches-misère, mais déjà de créer une impulsion.

Tout de suite après, comme la mairie avait racheté quelques bâtiments dans ce centre ancien, qui étaient épars, et que tant qu’ils n’avaient pas suffisamment de bâtiments ils ne pouvaient pas lancer d’opérations de réhabilitation… pour attirer des artisans d’art, on s’est dit : tiens, on va leur proposer, on va essayer de rénover a minima ces locaux.

Ça pouvait être des salons, des cuisines dans des maisons bourgeoises, l’ancien local d’une boulangerie avec l’ancien four du boulanger encore au fond, un garage… C’était vraiment de la mise au propre à minima, avec souvent certains artistes et artisans qu’on a trouvés qui vont mettre la main à la pâte et participer au projet. Donc c’est un peu du gagnant-gagnant.

Et puis cette population-là a une capacité à se projeter dans des locaux qui ne sont pas forcément toujours comme on s’y attend. Ils ont cette capacité de s’adapter peut-être plus et de se projeter ; au contraire, ils aiment l’insolite, ils aiment ce qui est un peu décalé, donc ça va très bien avec leurs besoins, avec un loyer vraiment très attractif pour pouvoir attirer cette population-là. On a donc commencé à installer des artistes.

(musique)

On est aujourd’hui à 15 ateliers mais en fait, grosso modo, on a dû en installer une vingtaine, un peu plus de 20 artistes. Mais bien sûr, comme dans tout projet, il y a des gens qui viennent et puis l’activité ne fonctionne pas forcément ou l’histoire personnelle fait que… Donc on a eu un petit turnover ; ça fait partie de l’histoire du projet.

Aujourd’hui on a quinze ateliers. C’est toujours une recherche d’équilibre, parce que quand il y en a qui partent ça déséquilibre un peu, et quand les nouveaux arrivent aussi. Donc il faut prendre le temps de faire prendre un peu les racines de chacun, que le groupe fonctionne.

Même s’il n’y a aucun lien hiérarchique, aucune structure, pas de collectif créé, pas d’association qui régit ces personnes-là, ce ne sont que des intérêts individuels. Mais je peux dire que le rôle de Monteux Cœur de Ville, et le mien en tant que manager, c’est d’essayer de faire émerger l’intérêt collectif de toutes ces individualités : leur montrer l’intérêt de jouer ensemble alors qu’ils ne se sont pas choisis.

Finalement, ils ont un point commun : l’unité de lieu. Et un autre point commun : faire fonctionner leur activité, parce qu’il faut quand même qu’ils mangent.

Donc c’est de l’écoute, du liant, insuffler de nouveaux projets, les accompagner, les écouter quand ça ne va pas forcément bien, essayer de réagir et puis à un moment donné accepter que l’écosystème est ce qu’il est et que c’est peut-être pas forcément ce qu’on veut ou ce qu’on souhaite, mais qu’en tout cas il a le mérite d’exister et de fonctionner.

Toute la Traversée des Arts, c’est un petit peu ça : à un moment donné, on a un bâtiment qui appartient à l’OP HLM et puis la mosaïste qui était installée est venue me voir en me disant : « j’aimerais bien faire un projet pour décorer »… il y avait des colonnes qui étaient en béton brut, qui effectivement n’étaient pas forcément très très artistiques sur une place qui était importante quand même. L’idée était de décorer en mosaïque ces colonnes. J’ai dit : ben ok, pourquoi pas… donc nous, en management de centre-ville, ça passe aussi par chercher des financements et chercher des partenaires et puis essayer de voir si c’est viable et puis après demander l’autorisation à la mairie et aussi d’impliquer des jeunes et des habitants dans ce projet-là.

Ce qui s’est fait un été : il y a eu tout un chantier participatif qui a été fait sous l’égide de cette mosaïste qui est Christelle Lecomte et elle a décoré ces huit colonnes. La Traversée des Arts est devenue un peu finalement un laboratoire d’initiatives artistiques avec les gens qui ont été implantés, les artistes vraiment sur place pour qu’eux-mêmes ils créent leur propre endroit.

Nous, c’était un sacré challenge, un challenge que la collectivité s’était donné au départ mais qu’elle avait du mal à mettre en musique. Même s’il y a une bonne volonté politique et qu’il y a un management de ville qui est là : vous pouvez faire ce que vous voulez, il y a un moment donné il faut une rencontre, faut des rencontres, faut des gens sur place et des artisans et des artistes qui à un moment donné mettent d’eux-même et adhèrent. Et pour adhérer et pour impliquer les gens, il faut — j’aurais tendance à dire — un peu de magie. C’est un peu bizarre la manière dont je le dis mais c’est de l’humain, c’est de la rencontre, c’est de l’écoute, c’est de la passion d’un côté, c’est de l’envie, de l’énergie et on met tout ça en commun.

Alors c’est très immatériel, il n’y a rien de très concret, c’est pas dans les livres, c’est pas dans les écoles qu’on apprend ça. Oui, c’est de la rencontre, c’est de l’énergie. Et de nos énergies, eh bien on fait une plus grande énergie et puis un jour on se retourne et on se dit : ah ouais, quand même. Il y a des phases de découragement et des phases de ras-le-bol — pas de découragement, de ras-le-bol — de pffff ça marche pas, parce qu’on était parti dans une direction, on avait l’impression que ça marcherait et finalement on ne va pas dans cette direction.

Ça, c’est de l’acceptation : que ça ne marche pas forcément toujours comme on le pensait nous, accepter aussi qu’il y ait des phases un peu down, un peu moins bonnes. Ça fait partie de la vie d’un groupe : traverser ça un petit peu et puis après me dire que ça ne m’appartient pas. C’est pas un résultat professionnel, c’est pas : je me suis fixée cet objectif et à un moment donné je me dois d’avoir réalisé quinze ateliers. C’est pas un challenge professionnel, c’est un challenge humain, mais pas où moi, mon ego n’y est pas forcément. C’est vraiment le groupe avant et sans le groupe de toute façon il n’y a rien qui se passe.

Donc c’est d’accepter les aléas d’un groupe, d’accepter qu’un groupe tel qu’il est est quand même avec des gens vraiment mais d’une différence, qui sont en apparence opposés mais c’est de la différence que naît l’énergie et d’avancer. C’est-à-dire que si on était tous homogènes finalement on n’y arriverait pas. Mais c’est un peu compliqué. Ça nécessite de nous mettre nous-mêmes en retrait ou certains du groupe aussi d’accepter à des moments donnés de se mettre en retrait pour accepter la différence des autres et finalement œuvrer et avancer.

(musique)

Les habitants de Monteux, alors il y a différents habitants de Monteux. Il y a ceux qui sont là depuis toujours et qui ont vu leur ville changer, notamment qui ont vu la désertification et qui n’ont aucune grosse attente mais aussi une grosse amertume et qui veulent retrouver finalement le monde d’avant. Ça, c’est commun à toutes les villes. Ces gens-là, il faut arriver à les convaincre qu’on remet de la vie, qu’effectivement c’était différent du projet qu’ils attendaient où ils voulaient revoir leurs magasins d’avant et les amener à aller découvrir ce centre-ancien, différent, et que petit à petit ils adhèrent au projet.

Ça prend du temps, ça commence à venir. Ça passe par des événements, ça passe aussi par le fait que les activités qu’on implante, il faut aussi que ça prenne dans la ville. Donc on essaie d’impliquer les habitants, de les amener petit à petit dans le centre ancien. Avec certains artistes, on travaille par exemple des stages, des ateliers aussi pour faire découvrir un petit peu cet univers-là. On fait des portes-ouvertes. C’est assez intéressant, après il faut amener les gens aux portes-ouvertes, il faut aussi qu’ils viennent découvrir.

Et puis on a quelques événements de quartier : par exemple la Foire de Monteux, qui est un gros événement ville, ne passait plus… la foire était dans des rues, c’est des exposants dans les rues en dehors du centre-ancien. Et donc depuis trois ans, trois/quatre ans maintenant, on refait un parcours dans la Traversée des Arts sur un marché de créateurs, donc on thématise toujours sur le côté artistique pour pousser les gens à revenir, à redécouvrir cette Traversée des Arts, ces rues-là où ils ne venaient vraiment plus. Donc ils avaient un avis mais ils ne venaient plus.

Ça commence à venir, ça fait deux ans et je crois que cette année la Foire d’automne, qui a lieu fin septembre, a vraiment montré que la boucle est faite, parce que c’est une boucle qu’on leur imposait. La première année où on a réouvert ce centre ancien, on n’a pas eu la totalité des gens de la Foire d’automne qui passaient dans la Traversée des Arts. Maintenant, au bout de trois / quatre ans, on peut dire que ça y est, c’est fait : vu le nombre de personnes qui passent, on a atteint l’objectif. C’est vraiment lent mais à la fois rapide à l’échelle d’une ville.

Ces habitants-là, ces anciens, commencent petit à petit à faire le deuil peut-être du Monteux d’avant, à faire le deuil aussi de ce que eux attendaient et à accepter peut-être qu’il y ait une vie qui se passe. Mais à nous aussi de les convaincre et à nous de petit à petit amener des activités qui peuvent aussi leur convenir. Je pense notamment au café associatif : l’après-midi, on a les brodeuses qui viennent. Ce sont des petites dames qui allaient avant à la maison des associations, qui se réunissaient pour broder et qui, quand elles ont vu ce petit café assez sympathique, sont venues dans le quartier pour broder. Avec une moyenne d’âge de grands seniors, on va dire, de cheveux blancs — qu’on appelle les têtes blanches. Donc c’est ça, c’est plutôt sympathique et ça montre effectivement que la vie reprend.

Et puis on a les habitants nouveaux de Monteux et ces habitants-là ça peut être des jeunes. On a quand même pas mal de trentenaires. Ces jeunes-là, trouver des activités qui leur conviennent, c’est aussi autre chose. Ça veut dire ramener une sorte de modernité dans ce qu’on propose, parce que l’artisanat d’art n’est pas forcément, dans leur inconscient collectif, des métiers jeunes et en tout cas n’a pas un intérêt. Et c’est certain que quand on doit intéresser des jeunes au travail de vitrailliste, sans aucun jugement de valeur, on a tous un avis, c’est connoté, c’est pas forcément fun dans l’esprit des gens et pour autant on n’est pas allé voir.

Donc c’est un petit peu aussi tout ça qu’on essaie de travailler : à la fois mettre des produits un petit peu différents, des jeux de piste, on fonctionne pas mal sur les réseaux sociaux aussi pour essayer de dépoussiérer l’image de l’artisanat d’art ou de l’art en général, pour essayer de montrer que c’est accessible, que c’est pas forcément non plus quelque chose qui a lieu dans la stratosphère et notamment au niveau prix, que ce soit accessible puisque ces populations-là souvent voient ça d’un air lointain. Ce n’est pas forcément qu’ils ne sont pas intéressés, mais pour elles c’est pas accessible.

Un des problèmes pour pouvoir communiquer, parce que du coup on a beaucoup de choses différentes, c’est : comment on arrive à trouver un fil conducteur sans non plus noyer la singularité de chacun ? Et à la fois c’est ce qui aide beaucoup, parce que finalement on peut piocher différents univers. On ne fait pas un pas et un atelier sans être complètement étonné et finalement on est étonné par ce qu’on ne pensait pas. Peut-être qu’on va venir par quelque chose qui nous attire — on va toujours vers la facilité, dans notre zone de confort — et puis en passant à l’atelier d’à côté, qu’on n’avait peut-être pas forcément envie d’aller voir, en tout cas on ne se serait peut-être pas déplacé pour ça, eh bien là on va se dire : finalement ça m’a vachement intéressé, je suis resté et j’ai posé beaucoup de questions.

Et la personne qui est derrière… parce que ça passe beaucoup par l’humain quoi qu’on dise. C’est la personne qui parle de son art, qui parle de ce qu’elle fait, qui va nous toucher. C’est une rencontre qu’on fait avant et du coup eh bien quand on voit que quelqu’un qui a 40 ans va nous expliquer le vitrail, on se dit : ah ouais… ben on va voir le vitrail d’une manière complètement différente. Ou qu’on va voir cette petite bonne femme toute menue et à la fois avec une pêche pas possible qui va nous raconter comment elle fait la céramique et qu’on la voit en train de tourner sur son tour de potier la terre avec une force… ça nous étonne et puis on comprend aussi le rapport à la matière. C’est leur histoire, ils arrivent à faire passer complètement leur amour de leur métier.

Le fait qu’ils soient accessibles, c’est aussi ça qui fait qu’au niveau des résidents et des habitants de Monteux je pense que petit à petit ça va prendre, parce qu’effectivement ils sont accessibles. Ils ne viennent pas seulement trouver un atelier, ils viennent aussi partager. Il faut que ce soit ouvert et il faut qu’ils participent à un certain nombre d’événements que l’on fait pour justement décloisonner complètement. Je pense que oui, c’est ce que les gens apprécient et ce qui les touche. On y va par petites touches.

Et puis un écosystème, de toute façon, c’est ça. Ça démarre, c’est lent, on aimerait toujours que ça aille plus vite, c’est lent. Petit à petit, en fait, les habitants ou les touristes qui sont touchés vont en parler eux-mêmes autour d’eux à peut-être deux, trois personnes, qui sur ces deux, trois personnes on va peut-être en avoir une qui va venir, peut-être un an après, qui va elle-même en parler… Voilà. Petit à petit, d’années en années, on voit quand même que ça prend, on voit quand même qu’on parle de plus en plus de nous et surtout on voit le regard extérieur.

Ce qui est super important quand on fait un projet comme ça, parce qu’on a un peu la tête dans le guidon. Quelques fois on voit pas trop ou on regarde ce qui ne va pas et pas forcément ce qui va. Forcément, on est là à chercher des solutions, ça aspire un peu vers le bas. Et puis on fait des rencontres et puis on a les gens qui nous parlent. On voit dans leurs yeux, en fait, la manière dont ils voient ce projet-là. Et c’est dans leurs yeux qu’on voit si ça réussit ou pas. En fait, finalement, c’est dans leurs yeux que l’on voit l’avancée et l’évolution du projet. Et ça, c’est du carburant. Pour le coup, on n’a pas besoin de le payer, c’est du carburant pur.

(musique)

Si j’ai une leçon à retenir, c’est que le changement ne se fait pas si on ne s’appuie pas sur les hommes et c’est même l’essentiel. C’est souvent compliqué parce que c’est souvent des changements techniques que l’on apporte ou des changements organisationnels où là, en l’occurrence, on réhabilite un quartier. Donc, ça peut passer aussi par de l’urbanisme. Mais au cœur de tout ça il y a l’humain et on peut ne pas l’utiliser, on peut passer à côté ; le changement se fera sûrement très difficilement ou pas, ou pas dans le bon sens.

Et je suis très adepte et je touche du doigt de plus en plus ce que moi j’appelle le 1+1=3, qui est en fait une réflexion que j’avais lue dans un des livres de Bertrand Piccard, qui a fait Solar Impulse, qui est un aventurier au-delà d’être psychologue au départ, et qui a écrit des livres. Il parle du fait qu’individuellement, la somme de ce qu’on est capable individuellement est plus grande si on se met ensemble que si chacun, dans son coin, on apporte cette individualité.

Je m’explique : normalement, si on est bon et performant, au mieux on arrive au 1+1=2 puisque chacun apporte 100 % de ce qu’il peut faire et donc on amène le mieux de nous-mêmes et puis on arrive à monter un projet où ça se passe plutôt bien et donc on est satisfait. Moi, en fait, c’est pas ça qui m’intéresse et c’est même pas ça que j’ai pu vraiment expérimenter finalement depuis le début de ma carrière. C’est qu’en fait, quand on se met ensemble et qu’on essaye d’œuvrer ensemble, on va beaucoup plus loin que si individuellement on l’avait fait.

C’est en ce sens-là que c’est un écosystème, c’est en ce sens-là qu’il faut accepter aussi qu’il vive et en ce sens-là qu’il faut accepter de finalement surfer un petit peu aussi sur l’inconnu, sur ce que nous apportent les autres, pour ensemble accompagner le mouvement et aller encore plus loin que sur le papier ou sur la théorie.

(musique) … Esperluette… (musique)

Alors mon esperluette du moment, ça va peut-être paraître très générique et pour autant c’est vraiment ça qui m’anime : c’est l’humain. Tout ce qui a attrait à l’humain, aux relations humaines, est quelque chose qui fait vraiment partie de moi, donc je vais retrouver ça à titre personnel, à titre individuel. Ça va être un café pris à écouter quelqu’un et avoir l’impression que le partage sert à quelque chose. Ça va être aller faire une séance de yoga et me nourrir de l’énergie des autres et du sourire des autres. Ça va être aller dans la Traversée des Arts et discuter de la création du moment de l’un des artistes ; cette rencontre et de voir un peu ce qui l’anime me nourrit aussi. Donc c’est vraiment les liens qu’il y a entre tous, la relation humaine, parce que pour moi c’est comme de l’énergie qu’on capte chez les autres ou qu’on donne aussi aux autres.

Je pense que oui, on a tous cette énergie en nous, on ne l’écoute pas toujours et je pense que l’humain est profondément bon, qu’il y a énormément d’espoir. La seule chose, c’est qu’il faut ramer dans le bon sens avec les bons outils et s’appuyer les uns sur les autres. Donc oui, je suis une grande optimiste de nature et j’y crois fermement, sinon je pense que je ne serais pas là où je suis.

(musique)… Esperluette… (musique)

J’aimerais d’abord te remercier toi personnellement, parce que ça fait partie de ces rencontres-là. Et merci de m’interviewer dans Esperluette, que je trouve être une initiative super heureuse. Ça fait partie de ces petites gouttes d’eau qui pour moi contribuent à faire un grand tout et je pense que c’est important que chacun apporte sa goutte d’eau. Donc je te remercie pour cette goutte d’eau. »

(musique)

Marie-Cécile : « Merci Myriam d’avoir partagé avec nous ton enthousiasme pour ce projet en constante évolution. Chers auditeurs, n’hésitez plus à traverser à pied le centre-ville de Monteux, à rentrer dans les différents ateliers pour échanger avec les artistes et les artisans d’art. Et c’est justement dans l’un de ces ateliers que je vous emmène pour la deuxième interview consacrée à la Traversée des Arts : l’atelier d’Ismaël Costa. On s’arrête devant la belle vitrine, on découvre ses œuvres, on ouvre la porte et on se retrouve dans le deuxième enregistrement. À une prochaine, on l’espère-luette évidemment ! »

 


Interview de Ismaël Costa

Marie-Cécile : « Et si l’art redonnait vie à nos centres-villes délaissés ? Pour la deuxième interview consacrée à la Traversée des Arts de Monteux, je me suis rendue dans le tout nouvel atelier qu’Ismaël Costa, artiste peintre, partage avec Aldric Baudy, photographe en light painting. Il nous parle de ses créations, de la période où il a définitivement abandonné son travail salarié pour se lancer pleinement dans son art et vivre dans le centre-ville de Monteux au contact des habitants et d’autres artistes.

Ismaël est l’un des tous premiers à avoir intégré la Traversée et même si aujourd’hui il expose à Paris ou à Monaco, il prend toujours autant de plaisir à participer à ce projet un peu fou de la mairie, parti de rien. Je vous laisse donc en compagnie d’Ismaël, dans son atelier, entouré de ses peintures pleines de couleurs et de mouvements. Bonne écoute :

(musique)

Ismaël Costa : « Je m’appelle Ismaël Costa, je suis d’origine espagnole. Je suis le cinquième d’une famille de six garçons. Voilà, je suis arrivé à Avignon à l’âge de 9 ans. Je suis né à Soissons dans l’Aisne, de parents immigrés espagnols. Ma grande passion, c’était la bande dessinée, j’adorais ça depuis toujours en fait. Le dessin évidemment et puis de là la bande-dessinée, parce que du dessin mais aussi de l’histoire, des personnages, des mises en scène, tout ça ça me plaisait bien, créer de la vie en fait. Et par la bande dessinée, tout doucement, je suis arrivé à l’illustration. Je travaillais un peu en agence de communication, j’ai essayé de travailler sur Paris. Ça n’a pas duré trop longtemps, en quelques mois je suis survenu dans le Sud et j’ai fait des illustrations. J’ai répondu à des commandes de portraits et puis tout doucement je me suis intéressé à la peinture, mais à la peinture ce qui me plaisait c’était de pouvoir me lâcher et ne pas être tenu forcément à des proportions rigoureuses ou des perspectives correctes comme on le demande dans une illustration ou dans un trompe-l’œil.

Dans les années 90, début 90, j’ai commencé à faire des petites toiles mais au début je voulais faire vraiment… je me suis dit un tableau c’est forcément quelque chose de très sérieux donc je copiais un peu Vermeer, mais bien les peintures de Vermeer, puis je suis tombé sur d’autres peintures, Turner et puis aussi les impressionnistes… où je me suis dit tiens, eux ils ont décidé de faire un peu ce qu’ils veulent. Ça me plaisait bien cette idée, de se laisser aller, de se faire plaisir, de créer de l’émotion en fait. Voilà, provoquer de l’émotion en soi et la partager, si c’est possible.

Donc première exposition que j’ai faite, un jour à Morières-lès-Avignon, c’est pas très loin, dans les années 90. J’ai eu tout de suite une réaction du public qui m’a fait un plaisir monstre parce que je voyais de 7 à 77 ans les gens réagir à des toiles sans savoir que c’était moi qui les avais peintes et là je me dis tiens c’est un chouette partage. Donc je peins pour moi mais aussi pour les autres.

(musique)

J’ai des commandes de trompe-l’œil, bon là c’est des commandes, on répond à la demande, et puis après, là où je m’éclate le plus en fait, c’est les toiles parce que je pars toujours de sujets, ça reste figuratif. Ce qui me plaît avant tout, c’est comme pour la bande dessinée, c’est les expressions, les personnages, un peu l’âme qu’on voit à travers le regard de quelqu’un, ça c’est ce qui me plaît le plus.

Donc je fais beaucoup de visages, beaucoup de personnages, mais je suggère de plus en plus. Je ne suis pas dans le détail rigoureux, c’est plus flou, c’est suggéré plutôt. Beaucoup de mouvements, beaucoup de couleurs, parce que je suis resté un peu comme un enfant qui découvre ses crayons de couleurs, qui trouve ça merveilleux. J’en ai encore des souvenirs et j’en suis encore là. Quand je vois des tubes de peinture, j’ai envie d’essayer toutes les couleurs, donc je les balance sur la toile et c’est le cas parce que je fais vraiment couler la peinture sur les toiles.

J’y vais avec les pinceaux, les mains. La peinture c’est le tableau, c’est vraiment une page blanche, une toile blanche et laisser libre cours à son imaginaire. J’utilise une technique mixte parce que j’aime bien utiliser plusieurs médiums, plusieurs peintures, plusieurs genres, parce que chaque fois je suis étonné par ce que m’apporte la peinture acrylique mais aussi la peinture à l’huile, le pigment, la bombe aérosol, le pochoir. J’ai même fait des collages par moments. Tout ce qui peut me permettre de faire un… un truc qui me plaît, ça me plaît. Voilà, je prends… (rire)

(musique)

J’avais un travail à côté, je travaillais dans le bâtiment. J’avais trois enfants en bas âge à l’époque et j’ai fait ça à côté. Puis j’ai eu, au hasard des rencontres, des gens qui me commandaient des toiles ou qui venaient chez moi y trouver des toiles et qui me demandaient si elles étaient à vendre. Puis petit à petit comme ça l’idée de me lancer pleinement cogitait, mais bon c’est toujours pareil, on a des craintes, on a des peurs, on ne sait pas où on va, le milieu artistique c’est bien beau mais je n’ai pas envie de me couper une oreille et finir avec de l’absinthe (rires).

Il y avait une grosse angoisse de se lancer quand on a un boulot qui fonctionne et qu’on a un revenu fixe. On s’y accroche, on se sécurise avec ça. C’est très intime en fait comme parcours parce que c’est tout autour de moi, tout le monde me disait depuis toujours : « mais tu devrais être artiste ou dessinateur de bandes dessinées. Qu’est-ce que tu fais, tu perds du temps ! » Mais en fait voilà, il faut un rendez-vous avec soi-même et être en phase avec soi-même, et régler quelques problèmes, réajuster quelques trucs à l’intérieur qui nous permettent de dire : « bah oui effectivement ma vie c’est ça. »

Ça s’est fait très progressivement. J’ai fini par faire un mi-temps et puis dans les années 2000, j’étais à mi-temps et je suis arrivé à Monteux un peu par hasard, je cherchais une maison et donc j’ai trouvé à Monteux. À Monteux j’ai montré mon travail à la mairie et ils m’ont tout de suite proposé de décorer une cour de récréation sur le thème des fables de La Fontaine. J’ai trouvé ça génial, c’était un chantier assez gros pour que je puisse basculer complètement à plein temps. À partir de là, voilà, c’était en 2006/2007.

Ils m’avaient parlé à l’époque déjà de la Traversée des Arts, une rue où la mairie souhaiterait installer une quarantaine d’artistes et d’artisans d’art pour justement faire revivre le centre-ville historique qui se meurt. Donc on avait parlé de ce projet-là, mais ça tardait un peu à venir, donc je suis parti sur Orange une paire d’années, puis on m’a rappelé en me disant : « ça y est, le projet est lancé, on a un atelier pour vous, si ça vous intéresse on aimerait bien vous avoir. » Et du coup ça correspondait, ça tombait bien parce que c’était un moment où je cherchais un espace un peu plus grand que celui que j’avais.

Je suis arrivé là, on était 3-4 (rires) artistes dans des maisons vétustes… Mais c’est le projet surtout qui à ce moment-là m’a plu. Il y a vraiment une volonté de la mairie de vouloir installer quelque chose d’assez original, fou. Et puis il faut vraiment une volonté de la mairie parce que c’est vrai que les artistes c’est bien, mais s’il n’y a pas derrière des structures… (rires) c’est pas évident !

Puis tout doucement, donc de 3-4 on est passé à une dizaine et maintenant ça fait quatre, cinq ans à peu près que je suis là et on est 14-15. Il y a des gros travaux qui ont été engagés, donc bientôt huit ateliers de plus avec des appartements, un petit restaurant. Il y a un bar associatif qui est très sympa, on se retrouve entre artistes. Et là, en fait, je viens d’intégrer un nouvel atelier qui est plutôt sympa, on a tout refait l’intérieur. Je le partage avec Aldric, ATB Arts, qui fait du light painting, un truc qui m’échappe mais c’est très coloré (rires). On s’entend bien, on aime les couleurs, on a les mêmes sensibilités.

(musique)

Au début je me retrouve dans une maison qui n’avait pas été habitée ni rénovée depuis je ne sais pas, peut-être 20-30 ans. Donc c’est assez étonnant, c’est assez surprenant quand on arrive. Et de là, il faut le transformer, mettre la main à la pâte, on casse des cloisons, on met du lino par terre, puis après la couleur fait le reste (rires).

Ce qui me plaisait dans le projet, ce qui m’a plu et ce qui me plaît toujours, c’est qu’on part de rien. Monteux c’est sympathique, mais c’est surtout le centre-ville qui n’a rien de particulier et il y a juste une tour, une porte ancienne. Ce n’est pas Pernes-les-Fontaines, ce n’est pas L’Isle-sur-la-Sorgues, ce n’est pas Avignon ni Carpentras, donc c’est un peu enclavé, entouré de deux villes un peu plus touristiques, on va dire.

C’est pour ça que ça me plaît beaucoup, le projet me plaît beaucoup, parce que c’est créer vraiment de la beauté, créer de la vie avec ce projet. Évidemment, moi en tant qu’artiste, ça ne peut que me plaire.

Dans ce village qui est tranquille, qui n’a rien de spécial, depuis quelques temps maintenant on voit déambuler des touristes qui prennent en photo surtout les trompe-l’œil, mais qui viennent aussi visiter les différents ateliers. Moi au début, ce que je cherchais, c’était surtout un endroit pour travailler. Et quand on m’a proposé à Monteux un atelier, évidemment dans l’idée, ce n’était pas de vendre aux gens de Monteux tout de suite, parce que Monteux, justement, c’est un village tranquille qui n’est pas reconnu pour ses artistes (rires). Je suis venu surtout pour avoir un lieu, c’est ce qu’on m’a proposé, et le projet me plaisait parce que justement on partait de rien. Il y a absolument rien et donc c’est quand même assez intéressant de se dire : on démarre à zéro et puis on voit ce que ça donne avec tous ces projets, d’installations d’art, de nouveaux artistes, nouveaux ateliers à voir.

Comme derrière, justement, il y a une vraie volonté de la mairie, on peut y croire. Je pense : tiens là effectivement c’est possible. Ce qui est intéressant aussi, c’est justement de se retrouver dans un collectif parce qu’on apprend toujours des autres. J’aime bien faire des salons, à chaque fois que je peux faire un salon, je le fais, et j’ai découvert, j’ai progressé, j’ai évolué grâce aux autres artistes aussi.

Quand on est tout seul dans son coin, c’est une chose, mais quand on partage, quand on voit le travail des autres, quand on communique tout simplement, c’est plutôt chouette. Et donc se retrouver là justement dans la Traversée des Arts où il y a différentes sensibilités, il n’y a pas que des artistes, il y a aussi des artisans d’art qui ont aussi leur sensibilité, qui font aussi de l’art sous une autre forme. C’est dans le partage avec un verre de rosé, voire deux (rires), qu’on arrive à se découvrir, à évoluer. Oui, oui, moi je vois vraiment la peinture comme un partage.

(musique)

Au début on avait plutôt des témoignages de personnes… enfin il y avait des bruits qui couraient, de personnes qui disaient : « mais qu’est-ce que c’est que ce projet ? » C’était vraiment au tout début, personne n’y croyait en fait. Autour de nous les gens se disaient : « mais c’est pas normal, c’est n’importe quoi… » Et puis on a même appelé ça La Traversée des ânes.

Et du coup ça m’a donné envie de faire une petite BD que j’ai proposée au journal de Monteux… J’ai arrêté parce que ça me prenait trop de temps, mais à chaque artiste qui s’est installé, je faisais une petite bande-dessinée pour le présenter et j’avais inventé, enfin créé, deux petits personnages, deux personnes âgées, deux femmes. Une était complètement contre le projet, elle trouvait ça dangereux, des artistes, la drogue, c’est n’importe quoi, c’est des feignants. Et puis l’autre très enthousiaste au contraire qui voyait justement l’art s’installer dans son village avec la création, les couleurs, les formes. Puis c’était plutôt sympa, oui.

Depuis qu’on a ouvert ce nouvel atelier, j’ai eu la visite de voisins qui m’ont félicité enfin, qui nous ont félicités avec Aldric pour justement le bel espace d’exposition qu’on a dans une rue plutôt modeste. J’ai même eu le témoignage d’un voisin qui me disait qu’à une époque il avait plutôt honte d’inviter… vraiment c’était ses mots, d’inviter des voisins parce que le quartier n’était pas très gai, pas très sympa, pas bien mis en valeur. Et depuis quelques temps, justement, il est plutôt fier et tout content de voir que ça progresse, ça évolue, des belles choses qui se font, et il y en a d’autres qui vont arriver. Donc il était plutôt heureux, il avait très envie de me le partager.

Et puis il y a des périodes, il y a des problèmes de budget. C’est un gros projet et puis il y a les artistes qui s’installent et qui ne s’entendent pas forcément, ou qui sont déçus et qui repartent, et ce n’est pas évident. Ce n’est pas non plus que des ateliers à disposition, c’est aussi des artistes qui s’y trouvent bien et qui ont envie aussi de partager, chacun à son niveau, parce que c’est un peu le but, c’est ce qu’on nous demande aussi : faire vivre le centre-ville, communiquer avec le voisinage, faire venir du monde, remettre de la vie dans le cœur du village.

Le bar à vins, le Polychrome, y contribue quand même pas mal. Là il y a une nouvelle équipe qui s’installe, qui est dans cette optique-là. Ils ont envie de partager, ils ont envie qu’il y ait du théâtre, des petits concerts… Ce qui est sympa, c’est de vouloir la voisine de plus de 80 ans qui vient boire un petit rosé mais aussi surtout voir des visages, entendre des gens, enfin parler. Et puis à côté de ça, des enfants qui gambadent… (rires) ça donne envie de perdre tout ça, tiens !

(musique)

Donner un conseil à quelqu’un qui veut se lancer c’est vachement dur en fait parce que moi j’ai ma façon de fonctionner mais qui ne correspond pas forcément à un autre. Le meilleur conseil qu’on puisse donner je pense c’est arrêter d’avoir peur, de vouloir bien faire et de se lâcher, se lâcher par rapport à ce qu’on ressent à ce moment-là. En tout cas moi je fonctionne comme ça, j’ai des bases de dessinateur, je sais que je sais bien faire, mais ça m’intéresse pas. Si je fais juste un dessin bien fait c’est trop fade pour moi et il me faut quelque chose qui m’échappe, qui me provoque de l’émotion.

Donc si j’ai envie de balancer de la peinture, je la balance, mais ça reste quand même esthétique. Je suis quand même dans le figuratif, mais je m’interdis rien en fait. Il faut se lâcher, c’est ça… Je crois que la plus grande pression c’est celle qu’on se met soi-même. La société elle accepte tout. Quand j’ai décidé de me lancer financièrement j’ai fait une chute terrible parce que je gagnais plutôt bien ma vie et j’ai galéré terriblement, mais comme j’étais en phase avec moi-même, j’étais décidé, je n’avais pas de doute…

Bon j’ai vraiment galéré, j’ai eu des moments de doute effectivement, mais non il n’y avait rien qui m’arrêtait, j’étais… C’était évident que c’était le chemin qu’il fallait prendre. Et puis surtout, justement, le regard des autres était très valorisant en fait. Les gens me regardaient pas parce que… Ma valeur c’était pas parce que je gagnais bien ma vie, c’était parce que j’étais en phase avec moi-même et je leur apportais de l’émotion.

Du coup j’ai rencontré énormément de gens, des entrepreneurs, j’ai été sur Monaco, j’ai vu de l’argent mais vraiment couler. C’est vraiment ça, c’est ce qu’on dit : Monaco c’est plein de paillettes et d’argent, … et des gens qui m’admiraient, alors que moi j’étais vraiment désargenté c’est le moins qu’on puisse dire. Et en fait je me suis dit : « ben oui, ça a une valeur parce que tu fais ce que tu dois faire. » J’ai été très encouragé par ça.

À chaque fois que j’ai cru que je devais arrêter parce que je gagnais vraiment très mal ma vie, j’ai toujours eu une personne qui m’appelait ou quelqu’un qui m’avait vu quelque part dans une expo où j’avais peut-être rien vendu à ce moment-là et qui me disait : « je vous ai vu, ça m’intéresse, est-ce que vous avez toujours tel tableau ? », et ça me permettait de garder la tête hors de l’eau et de continuer.

Quand on est sincère, honnête, authentique, je pense que c’est ce qui paye, oui. Mon esprit est ce qui m’inspire…

(musique)… Esperluette… (musique)

Alors mon Esperluette (rires), ce qui m’inspire, ben ce sont les gens en fait, c’est ma plus grande inspiration. C’était déjà le cas pour la bande-dessinée. C’était créer des personnages, donner envie de faire parler des gens, un peu comme dans une interview peut-être (rires). Créer des personnages, les faire parler, les entendre, ouais !

Retranscrire un peu ce qu’on voit autour de nous, c’est-à-dire… ça peut être de la colère, de la tristesse, du bonheur, de la beauté, voilà tout ça. C’est ce qui me donne envie de peindre. Après, je feuillette, j’ai une banque de photos… Ça a été au début mes filles, des ex, des amis, les photos que je stocke, que je regarde de temps en temps, j’y reviens dessus et puis j’ai internet évidemment. Ça permet de voir des millions et des millions de photos, d’expressions, de visages, et voilà, c’est ça qui m’inspire en fait.

Je capte un regard, une expression, des personnes, un couple, je me dis tient elle a une belle expression, ça donne envie de la retranscrire un peu différemment que sur la photo. Le plus mauvais compliment pour moi qu’on puisse me faire, c’est : « oh tiens on dirait une photo » (rires). Heureusement, je l’entends rarement, c’est déjà trop. Une photo c’est une photo et j’aime beaucoup la photo, mais un tableau faut que ça reste une peinture, c’est une peinture. Même si je suis dans le figuratif, c’est autre chose que de la photo.

Donc oui, la photo m’aide bien, c’est très pratique en fait. Le personnage est toujours dans la même position, toujours le même éclairage, on peut le reprendre des mois plus tard, voire des années plus tard, il est toujours dans la même position (rires) et donc c’est bien. Et puis surtout, une même photo m’inspire complètement différemment d’une année à l’autre. Voilà, c’est ça qui m’inspire, ce qui me plaît, ce qui motive, c’est ça, c’est de retranscrire la vie en fait à travers un visage, une attitude, une silhouette.

C’est peut-être pour ça que j’aime bien le projet de la Traversée des Arts de Monteux, parce que justement c’était calme, très calme, voire abandonné (rires) et ouais, c’est un peu comme… ça revis, j’allais dire les pâquerettes repoussent (rires), les fleurs repoussent, mais oui, ça devient très coloré. Et puis les gens viennent, les gens de l’extérieur viennent, sinon ils ne viendraient pas. Les gens viennent, ils viennent voir soit des trompe-l’œil, soit des ateliers, c’est bien. C’est de l’émotion tout ça, c’est des bonnes ondes !

(musique)

Pour la suite, j’aimerais moi qu’il y ait plein d’artistes, d’artisans d’art, qu’il y ait plein de gens qui déambulent, qui s’émerveillent. Ça commence, c’est bien, mais voilà, c’est ça, c’est espérer que les gens de Monteux aussi soient fiers de ce qui a été fait. J’allais dire du Maire, oui effectivement du Maire, parce qu’il faut vraiment une volonté de la mairie. Il y a eu beaucoup de choses qui ont été faites à l’extérieur pour le village. Je trouve que c’est vraiment un très, très beau projet. Faut du courage aussi, il faut la volonté et ce que je souhaiterais, c’est que… c’est déjà le cas d’ailleurs, des gens viennent, ils sont émerveillés.

Parce que là pour une fois, c’est pas du foot, c’est pas du rugby, c’est pas un PMU, c’est autre chose. C’est de l’art, c’est la culture, ce sont des belles choses, c’est de la sensibilité, c’est des couleurs. Il y a vraiment un public pour ça et ils sont prêts à se garer loin et venir à pied. Ça ne les dérange pas. Ils passent d’un atelier à l’autre et ils sont émerveillés, c’est bien. Tous les premiers samedis du mois, quand on fait les auberges espagnoles et visites guidées, à chaque fois c’est pareil, à tous les âges.

C’est agréable de voir des personnes plus ou moins âgées qui s’émerveillent soit de vitraux, soit de peintures, soit de céramique, et j’en passe. Je me régale, ouais, ouais, c’est vrai, on peut dire ça, je me régale à la Traversée des Arts !

(musique)

Marie-Cécile : « Merci Ismaël pour cet échange ! De l’émotion, des bonnes ondes, du mouvement, voir la vie en couleurs, c’est ce que j’adore dans tes peintures et c’est ce qu’on ressent en t’écoutant parler de ce projet qu’est la Traversée des Arts. Je pense que nos auditeurs n’ont maintenant qu’une envie : aller à Monteux pour te rencontrer mais également pour rencontrer les autres artistes et artisans d’art présents dans la Traversée : vitrailliste, céramiste, styliste, peintre, photographe, mosaïste, il y en a pour tous les goûts et surtout, c’est de la pure découverte à chaque coin de rue.

Pour ceux qui ne sont pas dans le Vaucluse, vous pouvez retrouver certaines de leurs créations sur le site internet www.laboutiquedesarts.fr